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Les archives du Cabinet Wallace & Tagher, Alexandrie

Antoinette Ferrand (Ifao)

Présentation générale

En 2012, l’Ifao acquiert un ensemble documentaire issu d’un cabinet d’avocats alexandrins, le cabinet Wallace & Tagher, dont la dernière descendante de la famille exerce encore. Le CEAlex entreprend alors une coopération avec Michèle Tagher, en numérisant d’abord les registres du cabinet (3 volumes) et deux ensembles documentaires choisis.

Qui sont les Tagher ?

L’ancêtre familial, Georges Tagher, serait arrivé de Syrie en Égypte au XIXe siècle. La famille, grecque-catholique (melkite)[1], se divise en deux branches égyptiennes : celle du Caire comprend notamment Jacques Tagher, bibliothécaire du roi Fu’ad. L’écrivain Robert Solé est issu de cette branche et Nicolas Michel en a rencontré l’une des dernières descendantes, Josette Tagher. La seconde branche, celle qui nous intéresse, se compose d’avocats alexandrins, Armand (1905-1989) et Oscar (1898-196?), les deux fils de Georges.

Le cabinet Wallace & Tagher

Dans les années 1930, l’avocat Duncan Wallace fonde un cabinet et s’associe aux frères Tagher (« Wallace [,Maxwell] et Tagher »). Ceux-ci deviennent indépendants au tournant des années 1940 et en 1949, ils s’installent dans un appartement au croisement de la rue Adib Bek Ashak et de Salah Salem, sur l’actuelle place Tahrir d’Alexandrie, où le cabinet se trouve toujours. Il semblerait que ce soit cette association originelle qui ait permis à Oscar Tagher, formé à la Faculté de Droit de l’Université de Paris, d’être admis à plaider au tribunal consulaire britannique, un privilège rare pour un Égyptien.

Les Tagher étaient des avocats à la Cour, administrateurs de sociétés dont Ford Motor Cy (Egypt), Aboukir Co Ltd. et de l’Alexandria Engineering Works[2] – d’où les très nombreux dossiers concernant ces entreprises. Ils s’occupaient également de droit patrimonial et commercial (succession, procuration, vente) et de statut personnel, et trouvaient leur clientèle parmi les familles commerçantes et industrielles d’Alexandrie, égyptiennes et étrangères.

Les deux frères se partageaient la gestion des dossiers, avec l’aide ponctuelle de Francis et d’un certain G. Gargour, avant qu’Oscar et Francis ne quittent l’Égypte dans les années 1960, l’un pour Rome, l’autre pour les États-Unis. Armand reste donc seul aux commandes, et Michèle Tagher, diplômée de la Faculté d’Alexandrie en 1970, rejoint le cabinet en 1972, après deux ans passés chez un confrère de son père. Elle est la première de la famille à avoir reçu une formation juridique en arabe.

Les archives du Cabinet

Le fonds d’archives se constitue de trois registres compilant les différentes affaires traitées (numérisés par le CEAlex) et une centaine de classeurs, entreposés dans deux salles du cabinet à Alexandrie, lui-même resté en l’état depuis la mort d’Armand Tagher[3] : environ 70 (18 par rangée d’étagère) dans la plus grande, mal éclairée (« lumière blanche »), et une vingtaine dans une seconde petite salle (« lumière jaune »). Dans celle-ci, le système de numérotation est ramené à 0, mais couvre les années 1960. Les archives les plus anciennes remontent à l’année 1949, date à laquelle le cabinet a déménagé, et couvrent toutes les décennies suivantes jusqu’aux périodes les plus récentes de l’activité de Mme Tagher.

L’unité choisie est le dossier, c’est-à-dire la chemise cartonnée numérotée et portant le nom du client défendu. Un classeur compte entre quatre et dix dossiers, en fonction de la taille de ceux-ci, qui sont parfois constitués de sous-dossiers.

L’Ifao possède aussi trois boîtes qui avaient été achetées dans les années 2010 et dont Charlotte Deweerdt a fait l’inventaire.

Les langues française et anglaise sont largement dominantes jusqu’à la moitié des années 1950 où l’arabisation des procédures juridiques explique l’usage croissant de la langue arabe dans la documentation du cabinet.

Ensembles sélectionnés

Deux ensembles ont été retenus pour numérisation (en 2025) et étude. Le premier concerne la collection la plus ancienne. 1949 sonne en effet l’abolition effective des Tribunaux mixtes prévue lors de la Convention de Montreux en 1937 et l’égyptianisation croissante des procédures juridiques. Ces affaires, plaidées entre 1948 et 1951, contiennent parfois des documents datés des années 1930[4].

Le second ensemble rassemble les affaires de déséquestration (1967-69). L’inventaire des années 1950 et 1960 révèle la polarisation de l’activité des Tagher autour des trois réformes juridiques lancées par l’État nassérien : la restriction de la nationalité égyptienne – un mouvement débuté dans les années 1930 – et le départ des individus considérés comme « étrangers »[5], la réforme des statuts des sociétés étrangères en Égypte ainsi que la séquestration des biens étrangers (surtout britanniques). La loi du 15 décembre 1967 laisse aux spoliés jusqu’au 14 mars de l’année suivante la possibilité de réclamer des biens qui avaient été confisqués par l’État nassérien en 1961 (lois n°138 et 140) et 1964 (loi n°150) – voir en arabe, idārat al-ḥirāsa.

Le fonds conservé à l’Ifao contient, par exemple, un cas très détaillé de désequestration (dossiers 3.1.A à 3.1.C. selon l’inventaire de C. Deweerdt), ou l’affaire Robert Guerry. En 1959, l’Administration de la Réforme agraire confisque la villa Guerry, dont le propriétaire, un ami proche des Tagher, est aussi le directeur de la maison Sucrerie et Raffinerie d’Égypte. La famille tente de récupérer ses biens et finit par vendre la villa en 1983.

Projets de mise en valeur

2025 : Numérisation des dossiers “1949” et des séquestrations-déséquestrations.

Sept. 2025- Juin 2027 : Master de recherche – May Darwish, Sorbonne-Université. Histoire sociale rurale du gouvernorat d’al-Beheyra sous Nasser (propriétés, réforme agraire, confiscation).

Projet général envisagé : étude d’un corpus documentaire sélectionné dans la collection et préparation d’un article scientifique (sous réserve de financement des institutions concernées).

Thématiques envisagées :

  • DROIT : Standardisation des procédures, évolution du droit, réseaux clients-avocats,
  • PATRIMOINE : paysage des entreprises, emprise sur le terrain, conflit avec la population rurale.

Notes

[1] À noter qu’Armand s’est marié à une fille de la famille Azan de confession juive.

[2] « Tagher », dans Who’s who in Egypt and the Near East, Le Caire, Paul Barbey Press, 1953, p. 598 (en ligne : https://digitalcollections.aucegypt.edu/digital/collection/p15795coll56/id/2389/ ; consulté le 11 mars 2025). Voir aussi les Mondains 1938-1939 conservés au CEAlex.

[3] Voir la couverture photographique du cabinet faite par le CEAlex.

[4] À noter que dans les dossiers conservés à l’Ifao, le dossier 3.2 (boîte 3 selon l’inventaire de C. Deweerdt) contient un rapport des Tribunaux Mixtes de première instance à Alexandrie (1899).

[5] Dossier non référencé dans le classeur (8728-8753) : Lucie Weinstein/Benjamin Sachs, Juifs quittant l’Égypte en 1957, faute de pouvoir garder la nationalité égyptienne.


Bibliographie indicative

Abdel-Malek Anouar, Égypte, société militaire, Paris, Éditions du Seuil, 1962.

Abdulhaq Najat, Jewish and Greek Communities in Egypt. Entrepreneurship and Business before Nasser, New York, I. B. Tauris, 2016.

Abécassis Frédéric et Anne Le Gall-Kazazian, « L’identité au miroir du droit. Le statut des personnes en Égypte (fin XIXe – milieu XXe siècle) », Égypte/Monde arabe, no 11, 1992, p. 11-38.

Abécassis Frédéric, L’enseignement étranger en Égypte et les élites locales, 1920-1960 : francophonie et identités nationales, Thèse de doctorat, Aix-en-Provence, Université de Provence, 2000.

Chevrant-Breton Philippe, « L’abolition des capitulations et la suppression des tribunaux mixtes en Égypte, 1937 », École nationale des Chartes, 1999.

Costet-Tardieu Francine, Les minorités chrétiennes dans la construction de l’Égypte moderne, 1922-1952, Paris, Éditions Karthala, 2016.

Deweerdt Charlotte, Le développement de l’assurance à Alexandrie (Egypte) : 1869-1919 : garantir les biens, protéger les personnes, prévenir les risques, These de doctorat, Aix-Marseille, 2017.

Fillon Catherine, « Les aventuriers du rayonnement juridique français au Moyen-Orient », Cahiers Jean Moulin, no 9, 2023.

Ilbert Robert, Alexandrie : 1830-1930 : histoire d’une communauté citadine, Le Caire, Institut français d’archéologie orientale, 1996, 2 vol.

Ilbert Robert, Ilios Yannakakis et Jacques Hassoun, Alexandrie 1860-1960 : un modèle éphémère de convivialité communautés et identité cosmopolite, Paris, Autrement, 1992.

Philipp Thomas, The Syrians in Egypt, 1725-1975, Stuttgart, Franz Steiner Verlag, 1985.

Personnes ressources

Marie-Delphine Martellière, archiviste au CEAlex, mariedelphine.martelliere@cea.com.eg

Cédric Larcher, responsable du service Archives et Collections à l’Ifao, clarcher@ifao.egnet.net

Nicolas Souchon, archiviste à l’Ifao, nsouchon@ifao.egnet.net

Isabelle Lendrevie, avocate et chercheuse indépendante sur les tribunaux mixtes, ilendrevie@hotmail.com

Antoinette Ferrand
Antoinette Ferrand

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Antoinette Ferrand (19 novembre 2025). Les archives du Cabinet Wallace & Tagher, Alexandrie. ArchivEFE. Consulté le 7 août 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/1564e


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