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Les tribulations des archives de la Conservation d’Angkor

Depuis septembre 2022, l’Ecole française d’Extrême-Orient (EFEO) est porteuse du CollEx IndexAngkor, projet financé avec le soutien de CollEx-Persée, qui implique le service des archives de l’établissement, la Bibliothèque de Paris, l’Equipe Construction des Centres de Civilisations, en partenariat avec l’Autorité pour la Protection du Site et l’Aménagement de la Région d’Angkor (APSARA).

Dans une série de plusieurs articles, l’équipe projet présente le corpus et le contexte d’IndexAngkor, ses avancées et sa mise en production.

Le troisième article est écrit par Sophie BIARD (membre plénière de l’Institut d’Asie Orientale, CNRS-UMR5062, chercheuse associée EFEO) qui a travaillé sur le projet de mai à décembre 2024.

La Conservation d’Angkor a été l’institution en charge de l’étude archéologique et de la conservation du site d’Angkor de 1908 à 1975, sous la direction de l’École française d’Extrême-Orient. Elle a produit de très nombreux documents graphiques (des photographies et des dessins), des rapports sur ses activités de recherches archéologiques, d’étude et de restauration des temples (journaux de fouilles et rapports d’activités), des inventaires et un catalogue sur fiches des statues et artefacts dégagés au gré des travaux, des estampages d’inscriptions. Ces documents de travail étaient conservés dans les locaux de la Conservation d’Angkor à Siem Reap. Les rapports mensuels étaient dupliqués pour être envoyés au directeur de l’École française d’Extrême-Orient à Hanoi, accompagnés par des « bleus » des plans et dessins, et des doubles de tirages photographiques (qui accompagnaient parfois aussi la correspondance). Après l’indépendance du Cambodge, en 1953, un double des rapports était également adressé au gouvernement khmer.

La « Pteah Thma », premier bâtiment de la Conservation d’Angkor à Siem Reap, photographe inconnu, 1922. EFEO_CAM12341.

Ces précieux documents ont pu être préservés au cours d’un XXe siècle troublé par une succession de conflits grâce au soin porté à leur conservation et à leur duplication.

En janvier 1941, pendant la Seconde Guerre mondiale, le Siam bombarde Siem Reap. Le conservateur d’Angkor Maurice Glaize quitte la ville pour Saigon en faisant évacuer les archives et le matériel de photographie de la Conservation (JF15 : 175-178). La signature d’un accord pour la délimitation des frontières lui permet de revenir, avec les archives, au mois de mai suivant (JF15 : 200). Le 10 août 1946, le bâtiment de la Conservation d’Angkor où sont déposées les archives est incendié par une faction paramilitaire (RCA août 1946). Jacques Lagisquet note dans sa « déclaration de perte » la disparition de rapports, de plans et dessins des monuments, de livres de comptabilités, de dossiers concernant les sculptures envoyées à des musées, et des meubles de rangement d’estampages (AAS/E/8). Ces pertes sont compensées par le retour au Cambodge, dans les années 1950, des doubles des archives qui avaient été envoyées à Hanoi (Dagens 1990 : 4).

Le Cambodge fait face à une nouvelle guerre moins de deux décennies après son indépendance. Le 18 mars 1970, le coup d’état de Lon Nol achève de plonger le pays dans le conflit indochinois. On apprend dans le rapport d’activités annuel de 1971 que Bernard-Philippe Groslier fait compléter autant que possible la documentation photographique des temples, et mobilise tous les dessinateurs et secrétaires de la Conservation pour recalquer les dessins et reproduire les rapports. Le catalogue sur fiches des œuvres du dépôt archéologique est également copié. Les documents sont évacués à Phnom Penh, où les tirages photographiques sont systématiquement dupliqués (RCA annuel 1971). L’un des fonds issu de ces duplications est ensuite envoyé en France, accompagné d’archives originales. Tous les artefacts originaux qui étaient conservés au dépôt archéologique restent au Cambodge, certains au Musée national de Phnom Penh, la plupart au dépôt de la Conservation d’Angkor, transformé en bunker derrière des plaques de béton armé. La Conservation d’Angkor cesse totalement de fonctionner sous les Khmers rouges. 

Les évacuations ont constitué plusieurs fonds d’archives en divers lieux. Ces fonds se recoupent en grande partie, mais ne sont pas strictement similaires : certains documents ont disparu durant la guerre, et quelques lots de documents n’avaient pas été dupliqués (les fiches concernant le matériel archéologique des fouilles de Bernard-Philippe Groslier par exemple). Le Musée national du Cambodge à Phnom Penh conserve toujours une collection des photographies de la Conservation d’Angkor, des rapports d’activités, regroupés par années et par sites, et des extraits dactylographiés des journaux de fouilles. La Conservation d’Angkor dispose d’un catalogue sur fiches des œuvres conservées au dépôt archéologique, mais qui compte moins de fiches que dans la version parisienne. Les plans utilisés pour les projets en cours, restés à Siem Reap, ont disparu.

Les archives conservées dans les magasins de l’EFEO à Paris, Mey Sovannara, 2024. 

Les archives les plus complètes sont celles de Paris. On y trouve comme unica les journaux de fouilles originaux et les plans. On y trouve également les photographies, la série complète des rapports d’activité et la correspondance adressée par la Conservation d’Angkor à l’EFEO. Cette dernière conserve, enfin, quelques archives de programmes de coopération initiés depuis les années 90, notamment l’inventaire des œuvres du dépôt de la Conservation dirigé par Bruno Dagens de 1992 à 1996, et les négatifs de la campagne de couverture photographique systématique réalisée à cette occasion par Matthieu Ravaux.

Les travaux de classement et de duplication des archives conservées en France ont commencé à partir de la fin des années 1980.  Les journaux de fouilles et les plans ont été microfilmés et les rapports d’activités retranscrits numériquement sous la direction de Bruno Dagens, à l’aide de fonds de l’UNESCO (Bruguier 1993 : 297). Dès 1992, ces versions numériques ont été mises à disposition du Cambodge et des équipes internationales actives à Angkor. Le classement des fonds anciens des archives à l’EFEO s’est achevé dans les années 2010. Les travaux relatifs aux archives de la Conservation d’Angkor se concentrent maintenant sur leur numérisation, leur diffusion, et sur l’identification des fonds liés à ses activités déposés dans d’autres institutions, par exemple au musée Guimet.

Abréviations :

JF : journal de fouilles

RCA : rapport de la Conservation d’Angkor

Références :

Bruguier Bruno, 1993. « Angkor. Documentation et programmes associés », Bulletin de l’École française d’Extrême-Orient tome 80, p. 295-298.

Archives EFEO :

  • AAS/E/8, liasse « attaque de Siem Reap par des pirates, occupation d’Angkor Vat et Angkor Thom, reprise des lieux par les troupes françaises et compte-rendu de Lagisquet », « Déclaration de perte dans le bureau de la Conservation », Lagisquet, 20 août 1946.
  • FCA/2/JFCA/15, Journal de Fouilles N°XV – Années 1939-1942.
  • FR EFEO FCA/2/RCA/1946_1947/9, « Rapport sur les travaux exécutés dans le groupe d’Angkor pendant le mois d’août 1946 ».
  • Dagens Bruno, « Dépouillement de la documentation sur Angkor conservée dans les archives de l’EFEO, juillet-septembre 1990 », rapport non publié, 11/09/1990.

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Sophie Biard (13 décembre 2024). Les tribulations des archives de la Conservation d’Angkor. ArchivEFE. Consulté le 21 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/12xa9


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1 réponse

  1. 02/01/2025

    […] Découvrir le billet de Sophie Biard […]

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